Politics

Côte d’Ivoire | Quand l’outrance rhétorique masque les véritables enjeux démocratiques : une lecture critique du texte d’Almamy Faciné Sylla

« Injure ou retour du bâton ? Quand la critique s’indigne à géométrie variable »

Dans une tribune au vitriol intitulée « L’interview de la honte : Tidjane Thiam décortiqué », l’auteur Almamy Faciné Sylla fustige avec virulence la récente sortie médiatique du présidentiable du PDCI-RDA sur le plateau d’Alain Foka. Mais derrière cette charge au ton acide, que reste-t-il de la rigueur politique et du débat démocratique ? Dans cet article d’analyse critique, Afriqu’Essor Magazine propose une déconstruction lucide de ce texte polémique, en interrogeant un renversement inquiétant : est-ce une honte de dénoncer l’autoritarisme d’un régime qui radie ses opposants ? Est-ce un crime politique que d’oser lever la voix dans un paysage verrouillé ? Plus qu’un procès en style, ce qui est en jeu ici, c’est la liberté de parole dans une démocratie fragile.

Côte d’Ivoire | Quand l’outrance rhétorique masque les véritables enjeux démocratiques : une lecture critique du texte d’Almamy Faciné Sylla

Par Simplice Ongui

Directeur de Publication

Afriqu’Essor Magazine

Décryptage d’un lynchage médiatique et plaidoyer pour une critique politique cohérente dans une démocratie verrouillée.

  1. Une charge émotionnelle qui se substitue à l’argumentation politique*

Le texte d’Almamy Facine Sylla se veut une dénonciation frontale de l’interview accordée par Cheick Tidjane Thiam à Alain Foka, mais il s’écarte d’une lecture politique rigoureuse pour adopter le ton de l’invective personnelle. Plus qu’une critique d’un programme ou d’une ligne idéologique, nous assistons à une démolition ad hominem : Thiam y est décrit comme « un tribun colérique », « un homme déséquilibré par son propre reflet », voire « un imposteur ». Une telle violence verbale nuit à la qualité du débat démocratique en ce qu’elle le réduit à une scène de lynchage plutôt qu’un lieu d’analyse.

Ce choix stylistique interpelle : si Tidjane Thiam mérite d’être critiqué — et il le mérite parfois — ce ne peut être au mépris des principes de mesure et de contextualisation qui fondent toute analyse politique sérieuse.

  1. L’effacement volontaire du contexte autoritaire ivoirien : une manœuvre révélatrice

Almamy Faciné Sylla s’indigne du ton et des attaques de Thiam à l’égard de certaines personnalités ou institutions. Mais il fait l’impasse complète sur le contexte politique dans lequel cette interview s’inscrit : une Côte d’Ivoire verrouillée, où des leaders d’opposition sont radiés des listes électorales (comme Laurent Gbagbo ou Guillaume Soro), où les partis historiques comme le PDCI-RDA sont affaiblis méthodiquement, et où le régime d’Alassane Ouattara concentre les leviers institutionnels, sécuritaires et judiciaires.

Peut-on alors qualifier de « honteuse » une interview dans laquelle un opposant — aussi maladroit soit-il dans son expression — ose briser le mur du silence médiatique et accuser le pouvoir en place d’entraver la démocratie ?

Là est le renversement problématique : Sylla s’en prend à la forme et au ton de Thiam, mais reste aveugle au fond de ses dénonciations, notamment sur la radiation électorale, la manipulation des institutions, ou l’instrumentalisation de la justice. Dans un pays réellement démocratique, ces accusations auraient fait l’objet d’un débat contradictoire, et non d’une stigmatisation de celui qui les formule.

  1. Le procès du style au lieu du débat sur les idées : un symptôme d’anti-politique

Certes, l’interview de Tidjane Thiam a pu choquer par sa dureté, ses envolées verbales ou certaines maladresses dans la gestion de ses affects. Mais doit-on juger un homme politique à la seule aune de son « ton » ou de sa posture corporelle ? Un verbe « haché », un « regard fuyant », une « chaise qui penche » : autant de détails transformés par l’auteur en arguments accusatoires, dans un registre proche de la satire injurieuse.

Ce choix critique vide le débat politique de sa substance. Il ne s’agit plus de confronter des idées, des visions pour le pays, des propositions pour les jeunes, la justice, l’emploi, la souveraineté économique — mais de détruire une image publique. C’est la logique du buzz médiatique contre la construction politique, une pente dangereuse, surtout en période préélectorale.

Injure ou retour du bâton ? Quand la critique s’indigne à géométrie variable

C’est dans ce contexte qu’il faut également recontextualiser l’une des attaques les plus reprises : le fait que Tidjane Thiam ait qualifié le Dr Arthur Banga « d’imbécile ». Est-ce en soi une honte, comme le prétend Sylla ? Peut-on parler d’indignité lorsque cette attaque vise un universitaire qui, sur les plateaux de télévision comme ceux de NCI, multiplie depuis des années les jugements humiliants, les généralisations péjoratives et les disqualifications péremptoires, notamment envers les acteurs de l’opposition ?

Le Dr Banga n’est pas une figure neutre du savoir : il s’est inscrit dans une posture de censeur médiatique, usant de son titre de professeur pour transformer ses interventions en attaques à peine voilées contre ses contradicteurs, souvent sans modération ni nuance. En cela, il a contribué à entretenir un climat de mépris généralisé dans l’espace public, où la parole du dissident devient risible ou suspecte dès lors qu’elle ne rentre pas dans les cadres validés par le régime.

Face à cette violence intellectuelle permanente, la réponse de Thiam — brutale certes — s’apparente moins à une injure gratuite qu’à une contre-attaque symbolique. Il est ironique qu’on découvre soudain la valeur du respect mutuel lorsqu’un homme politique riposte à un universitaire devenu lui-même militant par posture. La honte ne réside pas dans une réplique malheureuse, mais dans la banalisation de la parole méprisante au sommet de l’appareil intellectuel.

  1. Où est la honte ? Dans les mots de Thiam ou dans le silence autour de la dérive autoritaire ?

L’auteur intitule son texte « l’interview de la honte ». Mais où est réellement la honte ? Est-elle dans la colère d’un homme écarté des listes électorales malgré son engagement et sa légitimité citoyenne ? Ou dans le fait que, depuis Abidjan, on s’autorise à exclure des opposants politiques en pleine élection présidentielle, sans que cela ne provoque un scandale international ? Est-elle dans le propos brutal d’un interviewé ou dans le climat de peur et de censure qui règne en Côte d’Ivoire depuis plus d’une décennie ?

Si critique il doit y avoir, elle devrait porter non pas seulement sur les travers oratoires de Thiam, mais sur le système qui empêche tout débat démocratique serein, qui verrouille les candidatures et asphyxie les contre-pouvoirs. Almamy Faciné Sylla passe entièrement à côté de cette dimension.

  1. La démocratie ne se résume pas à l’élégance verbale : rappel des fondamentaux

En démocratie, on juge un homme politique sur ses idées, ses actes et sa capacité à faire vivre la pluralité, non sur son ton de voix ou sa manière de s’asseoir. Thiam peut et doit être critiqué — sur ses liens avec les milieux financiers, sur ses ambiguïtés idéologiques, sur sa verticalité — mais pas excommunié de l’espace public pour avoir osé dénoncer des faits que tout le monde connaît : exclusions électorales, clientélisme, infantilisation de l’opposition.

Refuser cela, c’est valider un régime où seuls les propos flatteurs envers le pouvoir sont acceptables, où toute opposition est immédiatement assimilée à une insulte. C’est ainsi que les démocratures se construisent : par le silence complice de ceux qui, au nom du style, disqualifient la substance.

Conclusion : Le vernis du procès moral ne remplace pas la critique politique

La tribune de Faciné Sylla est brillante par sa plume, mais insuffisante par son fond. Elle participe d’un climat de diabolisation du débat et d’étouffement de la pluralité. En cela, elle n’éclaire pas la conscience citoyenne ivoirienne, elle l’obscurcit. Elle préfère l’effet de manche à l’examen de fond, l’indignation spectaculaire à l’analyse rigoureuse. Et ce faisant, elle détourne le regard de l’essentiel : la confiscation progressive de la démocratie en Côte d’Ivoire.

Cheick Tidjane Thiam n’est peut-être pas l’homme providentiel. Il a ses limites, ses maladresses, ses angles morts. Il n’est pas exempt de critiques. Mais s’il est aujourd’hui qualifié d’« arrogant », « instable », « colérique », c’est aussi parce qu’il est l’un des rares à dire tout haut ce que tant d’autres, par peur ou par calcul, taisent : le verrouillage institutionnel du jeu politique, la fragilisation des contre-pouvoirs, la mise à l’écart méthodique des figures alternatives.

La honte, au fond, n’est pas dans l’interview. Elle est dans le système politique qui oblige encore les opposants à hurler pour être entendus, qui transforme toute indignation en dérapage, et toute critique du pouvoir en trahison.

Ce que cette affaire révèle, c’est la dérive du débat public ivoirien : on ne juge plus les idées, mais le ton ; on ne réfute plus les faits, on attaque les visages. On décrète une interview “honteuse” sans jamais remettre en question un régime qui fait radier des candidats sur décision administrative, manipule les institutions et transforme l’espace public en zone minée.

Dans ce paysage-là, l’indignation bien-pensante n’est pas un acte de courage, mais une commodité intellectuelle, qui évite d’avoir à nommer le vrai problème : la démocratie ivoirienne est malade de son autoritarisme rampant, de son hypocrisie institutionnelle et de son intolérance à la contradiction.

Le vrai devoir d’un intellectuel, d’un journaliste, d’un citoyen engagé, ce n’est pas de pourfendre des personnages ou de distribuer des bons et mauvais points, mais de défendre la liberté de parole comme condition d’existence du politique. Même – et surtout – lorsque cette parole dérange, s’emporte ou trébuche.

Cheick Tidjane Thiam n’est peut-être pas l’homme providentiel. Mais s’il est aujourd’hui qualifié d’« arrogant », « instable », « colérique », c’est aussi parce qu’il est l’un des rares à dire tout haut ce que tant d’autres, par peur ou par calcul, taisent.

La honte, au fond, n’est pas dans l’interview. Elle est dans le système politique qui oblige encore les opposants à hurler pour être entendus.

À méditer !

Par Simplice Ongui

Directeur de Publication

Afriqu’Essor Magazine

osimgil@yahoo.co.uk

Scroll to Top