Côte d’Ivoire : quand un rituel obscur entache la campagne législative – analyse

Violence symbolique et quête de parité : entre rituels et démocratie aux législatives de 2025

 

Par Simplice ONGUI
Directeur de Publication
Afriqu’Essor Magazine
osimgil@yahoo.co.uk

La campagne des législatives 2025 en Côte d’Ivoire s’ouvre sur une compétition inédite : plus de 2 740 candidats se disputent 255 sièges, alors que la loi impose depuis 2019 un quota de 30 % de femmes mais que seulement 13 % des titulaires sont féminines (7info.ci). Au cœur de cette bataille se trouve Yao Betty Ariane Rebecca Marie, militante pour l’autonomisation des femmes rurales et figure du Rassemblement des Houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP). Le 24 décembre 2025, son affiche électorale est profanée à Diabo-Languibonou par le sacrifice d’une vache noire, un geste perçu comme un rituel malfaisant destiné à l’intimider et à jouer sur les peurs. Cet article analyse les enjeux de la participation des femmes, la portée symbolique de ce rituel sanglant et la difficile conciliation entre les traditions et la culture démocratique dans un pays où les blessures des crises électorales restent vives.

Introduction

La campagne pour les élections législatives ivoiriennes de 2025 a débuté le 19 décembre et s’achèvera par le vote du samedi 27 décembre. Selon la Commission électorale indépendante (CEI), 2 740 candidats – répartis en 1 124 dossiers, 1 370 titulaires et autant de suppléants – se disputent 255 sièges à l’Assemblée nationale. Ce volume inédit équivaut à une densité de plus de dix candidats par siège et mobilise 25 370 bureaux de vote dans tout le pays. Derrière ces chiffres se cache un déséquilibre persistant : sur les 1 370 candidats titulaires, seules 181 sont des femmes, contre 1 189 hommes, soit environ 13 %. Les suppléants offrent un léger mieux avec 243 femmes, soit près de 18 % des candidatures. Ces données illustrent l’écart persistant entre l’ambition de la loi 2019-870, qui fixe un quota de 30 % de femmes, et la réalité politique : en 2021, les femmes ne détenaient que 11 % des sièges de l’Assemblée nationale et représentaient 14,62 % des candidates (theafricareport.com).

La législature 2025 s’inscrit ainsi dans un contexte de densité politique et d’attente démocratique. L’International Republican Institute soulignait en septembre 2025 que les Ivoiriens aspirent à un processus électoral pacifique et transparent mais craignent une répétition des violences qui ont marqué les cycles précédents (iri.org). Depuis la fin de la crise postélectorale de 2010-2011, le pays peine à réconcilier toutes ses composantes ; les élections locales et nationales restent marquées par des contestations de candidatures, de la violence et parfois des intimidations. Le cadre légal de parité adopté en 2019 n’a pas été pleinement appliqué : aucun parti n’a atteint le seuil de 30 % de candidatures féminines et les quotas sont limités à certaines circonscriptions (theafricareport.com). Dans ce contexte fragile, la campagne législative de décembre 2025 n’est pas qu’une compétition d’idées : elle met à l’épreuve la participation féminine, la crédibilité des institutions et la capacité de la société à contenir les formes subtiles de la violence politique.

Le soir du 24 décembre, un incident survenu à Diabo-Languibonou – localité du centre-est – rappelle cette dimension symbolique et émotionnelle. Des inconnus ont égorgé une vache noire et abandonné le corps près d’un panneau électoral en bois représentant une candidate indépendante issue du Rassemblement des Houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP). Le geste est perçu comme un rituel de malfaisance destiné à ternir son image et à semer la peur dans l’électorat. L’épisode, largement relayé sur les réseaux sociaux, s’inscrit dans une campagne où la violence symbolique et les superstitions côtoient les discours politiques, renvoyant aux nombreuses formes de violence électorale identifiées par les observateurs.

La candidate et les enjeux de la participation des femmes
Madame Yao Betty Ariane Rebecca Marie, candidate indépendantedans la Circonscription électorale 059 – Diabo et Languibonou, Communes et Sous-préfectures

La victime de ce rituel est bien plus qu’un simple visage sur une affiche : elle incarne depuis plusieurs années l’autonomisation des femmes rurales. Diplômée en économie du développement, spécialiste du genre et des dynamiques communautaires, elle préside l’association « Diabo, ville émergente ». Cette organisation regroupe quelque 3 000 femmes réparties en 200 coopératives agricoles et commercialise le riz local labellisé N’Zrama. Les adhérentes, qui cultivent également du manioc, du soja et des légumes, bénéficient de programmes d’alphabétisation, d’associations villageoises d’épargne et de crédit et de formation à la transformation agroalimentaire. Pour Mme Yao, l’objectif est clair : démontrer que les femmes rurales peuvent être au cœur des processus décisionnels et de la souveraineté alimentaire. « Quand les femmes se lèvent, rien ne peut les arrêter », affirme-t-elle, convaincue que l’union féminine est la clé du changement (lemeridien.ci).

Ce parcours entrepreneurial nourrit un engagement politique plus large. En 2023, Yao Betty Ariane Rebecca Marie a fondé l’ONG Femmes Ivoiriennes en Politique (FIP) afin de promouvoir l’égalité des genres et l’émancipation politique des Ivoiriennes. Dans une interview publiée en juillet 2025, elle détaille les axes d’action de la FIP : sensibilisation, plaidoyer, renforcement des capacités, réseautage, solidarité féminine et suivi-évaluation de la participation des femmes. Ces actions s’inscrivent dans la dynamique des accords de Beijing et visent à permettre aux femmes de participer à égalité avec les hommes aux sphères politique, économique et sociale (rhdp24.com).

Les 1er et 2 juillet 2025, l’ONG a réuni une centaine de femmes leaders à la Rotonde de l’Assemblée nationale autour du thème : « Quelle contribution des femmes pour un processus électoral 2025 inclusif, cohésif et apaisé ? ». Les participantes – responsables politiques, activistes de la société civile, journalistes, représentants des communautés traditionnelles et religieuses – ont élaboré un plaidoyer de dix-sept recommandations remis au Haut Représentant du Chef de l’État. Elles demandent le respect du calendrier électoral, la création d’un cadre permanent de dialogue entre partis, société civile et populations, l’ouverture des candidatures présidentielles à tous et, surtout, l’application du quota de 30 % de femmes non seulement aux élections législatives mais aussi aux municipales, régionales, sénatoriales et aux postes gouvernementaux (rhdp24.com). La table ronde a également proposé de créer un comité de veille mixte, de renforcer le dialogue et la médiation, d’impliquer les ONG dans l’éducation des électeurs, de vulgariser le processus électoral pour accroître la participation des jeunes et d’élargir le quota de 30 % à tous les postes de responsabilité dans les secteurs public et privé. Rebecca Yao s’est réjouie de la mobilisation et a salué l’esprit républicain des participantes, soulignant que la voix des femmes devait être entendue dans la vie de la Nation.

La candidate n’œuvre pas seulement dans le plaidoyer ; elle construit aussi une mémoire politique. À l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes 2025, elle a produit le documentaire « Les figures de proue à la une ». Le film retrace les luttes politiques de quatre générations de femmes ivoiriennes, depuis Mamie N’Guessan N’Don – héroïne de la marche de Grand-Bassam de 1949 – jusqu’à Fleur Aké M’Bo, en passant par Henriette Dagri Diabaté, Simone Ehivet Gbagbo, Kandia Kamissoko Camara et Jacqueline Lohoues Oble. Rebecca Yao explique que l’objectif de cette œuvre est d’aider les jeunes à comprendre l’histoire politique de la Côte d’Ivoire et de montrer que la charge des femmes en politique n’est pas reconnue à sa juste valeur. Dans une interview, elle souligne que toutes ces femmes sont des modèles à suivre et insiste sur la nécessité de la solidarité : « Il faut que nous, les femmes, soyons solidaires. Si nous ne votons pas pour nos propres candidates, qui le fera ? » (crocinfos.net).

La mobilisation médiatique se double d’un travail de terrain. Lors de l’émission NCI 360 du 23 mars 2025, elle a plaidé pour des élections apaisées et salué la tribune offerte aux femmes politiques. Elle a rappelé que cet espace contribue à renforcer l’engagement féminin en politique et répond à l’objectif de développement durable 5 sur l’égalité des sexes. Selon elle, la capacité des femmes à débattre avec respect et intelligence constitue un modèle pour la société ivoirienne.

Dans sa circonscription de Diabo, Ariane Rebecca Yao mène enfin des actions socio-économiques qui nourrissent sa légitimité. Grâce au soutien du gouvernement et de partenaires, son association « Diabo, ville émergente » a hissé le riz N’Zrama au rang de produit exporté présenté dans des salons internationaux. La fédération, qui maîtrise toute la chaîne de valeur, offre des formations en alphabétisation, en épargne et en entreprenariat. En octobre 2022, la secrétaire exécutive du Comité de concertation État-Secteur privé a salué cet « exploit » : elle a rappelé que les femmes représentent 43 % de la main-d’œuvre agricole et a promis de s’inspirer de l’expérience de Ariane Rebecca Yao pour encourager ces actrices économiques à participer à l’autosuffisance alimentaire du pays.

Cet engagement n’est pas sans risque. En juillet 2022, des responsables communautaires de Diabo ont reconnu que la nouvelle Secrétaire nationale adjointe du RHDP devait faire face à des « difficultés, injures, menaces et humiliations » orchestrées par ses détracteurs (koaci.com). L’égorgement de la vache noire près de son affiche s’inscrit dans cette série de pressions visant à dissuader une femme d’occuper l’espace politique.

Malgré la loi 2019-870 du 14 octobre 2019 qui impose un quota de 30 % de candidates sur les listes aux élections nationales, régionales, municipales et sénatoriales, la représentation féminine reste faible. En 2021, les femmes occupaient à peine 11 % des sièges de l’Assemblée nationale et représentaient 14,62 % des candidates ; aucun parti n’avait respecté pleinement le quota de 30 % (theafricareport.com). La Commission électorale indépendante n’a retenu que 181 femmes titulaires pour les législatives 2025 (environ 13 % des candidatures), un taux qui reste en deçà des ambitions fixées par la loi. L’enjeu de la participation féminine demeure donc crucial.

Un rituel lourd de symboles

Le 24 décembre 2025, une image a fait le tour des réseaux sociaux : une vache noire égorgée gisait au pied d’un panneau électoral représentant Rebecca Yao. Selon un article d’investigation, cet épisode a relancé les spéculations sur l’influence des rites occultes dans la politique ivoirienne. Certains y voient un simple coup médiatique, tandis que d’autres y lisent un geste destiné à intimider la candidate et à manipuler l’opinion publique. Dans plusieurs régions de Côte d’Ivoire, le recours à des pratiques mystiques est perçu comme un moyen d’obtenir des faveurs divines ou de déstabiliser un adversaire. En sacrifiant un animal noir et en déposant sa carcasse près d’une affiche, les auteurs cherchent à souiller symboliquement l’image de la candidate, à invoquer des forces invisibles ou à susciter la crainte d’une malédiction.

L’incident s’inscrit dans une typologie plus large de violence électorale. Le Gorée Institute distingue quatre formes de violence liées aux scrutins : la violence symbolique, la violence physique ou verbale, la violence psychologique et la violence structurelle. Parmi les manifestations recensées figurent l’intimidation, l’agression physique, la destruction de propriété et la destruction de matériel de campagne (goreeinstitut.org). L’égorgement de la vache noire relève de cette violence symbolique : il n’entraîne pas de pertes humaines mais vise à choquer et à perturber la campagne. Dans un contexte où les croyances en la sorcellerie et les malédictions persistent, un sacrifice sanglant peut avoir un effet psychologique plus puissant qu’un graffiti ou une menace verbale. Ce rituel est donc lourd de symboles : il mêle croyances animistes et manipulations politiques, et rappelle que la bataille électorale se joue aussi sur le terrain des imaginaires.

Entre traditions et démocratie

L’incident de Diabo-Languibonou illustre la tension entre traditions et démocratie. Comme l’explique CrocInfos, le sacrifice d’une vache noire près d’une affiche électorale relance une question profonde : jusqu’à quel point les pratiques occultes influencent-elles encore la politique ivoirienne (crocinfos.net) ? Dans certaines régions du pays, les acteurs politiques recourent aux rituels ancestraux pour se donner de la légitimité ou pour nuire à un adversaire. Ce détournement des croyances et des rites à des fins électorales révèle un affrontement entre deux systèmes de représentation : l’imaginaire mystique et la culture démocratique. Les organisations de la société civile dénoncent cette instrumentalisation des traditions et rappellent que la démocratie repose sur la souveraineté du vote et la libre concurrence des idées.

Le ciblage d’une candidate renforce la dimension de genre. Les femmes politiques sont souvent la cible de menaces, de rumeurs de sorcellerie et d’attaques contre leur moralité destinées à les discréditer. Dans un contexte où les femmes ne représentent que 13 % des candidats aux législatives, le sacrifice d’un animal réputé porteur de mauvais présages au pied d’une affiche féminine tend à associer son image à la malchance et à décourager ses partisans. Le geste rappelle que les obstacles à la participation des femmes sont autant socioculturels que politiques. La loi 2019-870 prévoit un quota de 30 % de candidates, mais en 2021 le Conseil national des droits de l’homme a constaté qu’aucun parti ne respectait ce seuil et que les femmes n’occupaient que 11 % des sièges de l’Assemblée nationale (theafricareport.com). Les stéréotypes, la charge familiale et les croyances en la sorcellerie constituent des barrières supplémentaires.

Pour dépasser ces blocages, les mouvements féminins plaident pour une meilleure articulation entre traditions et démocratie. Les recommandations issues de la table ronde de juillet 2025 appellent non seulement à appliquer strictement le quota de 30 %, mais aussi à élargir ce quota à tous les postes de responsabilité, à instaurer un cadre de dialogue permanent et à impliquer les femmes dans la médiation et l’observation électorales. Elles insistent sur la nécessité d’éduquer les citoyens pour démystifier les rituels et rappeler que le vote est un acte souverain, de sanctionner les auteurs d’actes intimidants et de protéger physiquement et psychologiquement les candidates. Cette prise de position traduit la volonté de construire une démocratie où les traditions sont respectées mais ne servent plus d’armes contre la participation féminine.

Analyse et perspectives

La campagne législative ivoirienne se déroule dans un climat de mobilisation intense. Les 2 740 candidats validés par la CEI se livrent bataille pour 255 sièges, et chaque circonscription est l’objet d’une lutte acharnée. Les tensions observées à Diabo-Languibonou montrent que, malgré les efforts de la Haute Autorité de la communication audiovisuelle (HACA) et des autorités pour apaiser la campagne, des actes d’intimidation persistent.

Face à ces pratiques, plusieurs pistes se dégagent :

  1. Encadrement et sanctions : les autorités doivent mener des enquêtes pour identifier et sanctionner les auteurs de ces actes rituels. L’impunité nourrit la reproduction des violences symboliques.
  2. Éducation civique et démythification : des campagnes d’information peuvent expliquer aux populations que les sacrifices et malédictions n’ont pas de pouvoir sur le choix démocratique, et que le vote reste un acte souverain.
  3. Protection des candidates : les partis et les institutions doivent offrir une protection physique et psychologique aux femmes candidates, victimes spécifiques de ces attaques. Les structures d’appui aux femmes en politique, telles que celles coordonnées par la candidate elle-même, doivent être renforcées.
  4. Renforcement de la participation féminine : pour dépasser les 13 % de candidatures féminines, il faut mettre en place des mesures incitatives (quotas, financements spécifiques) et lutter contre les stéréotypes qui alimentent les attaques.
Conclusion

L’égorgement d’une vache noire devant l’affiche d’une candidate du RHDP à Diabo-Languibonou est plus qu’un fait divers. Il illustre l’intrusion des croyances et des rituels dans la sphère politique et souligne la vulnérabilité des femmes dans les compétitions électorales. Dans un scrutin où plus de 2 740 candidats se disputent 255 sièges et où à peine 13 % des titulaires sont des femmes, un acte aussi spectaculaire peut peser sur la mobilisation et la confiance des électeurs. Il rappelle que la violence électorale peut être symbolique : le sacrifice d’un animal n’entraîne pas de pertes humaines mais cherche à semer la peur et à perturber la campagne (goreeinstitut.org).

Au-delà de l’émotion, ce rituel invite à repenser le rapport entre traditions et démocratie. La loi 2019-870 impose un quota de 30 % de femmes mais reste peu appliquée (theafricareport.com) ; la campagne de 2025 révèle l’ampleur du chemin qui reste à parcourir pour que les Ivoiriennes soient pleinement représentées. Le plaidoyer des associations, notamment la FIP créée par Ariane Rebecca Yao, propose des solutions concrètes : respect du calendrier électoral, création d’un cadre permanent de dialogue entre partis et populations, application stricte du quota et son extension à tous les niveaux de responsabilité, implication des ONG dans l’éducation civique et la médiation électorale. En d’autres termes, il ne suffit pas de condamner les pratiques occultes ; il faut renforcer les institutions et créer des espaces où les traditions ne sont pas détournées contre la participation citoyenne.

La conclusion générale de cette enquête est que la démocratisation en Côte d’Ivoire repose autant sur la gestion des symboles que sur le respect des normes juridiques. Les électeurs, les candidats et les autorités doivent refuser la manipulation des croyances, sanctionner les actes d’intimidation et protéger ceux qui défendent l’égalité. Dans une société encore marquée par l’histoire des crises électorales et par un déficit de confiance, l’engagement de leaders féminins comme Ariane Rebecca Yao et le souvenir de l’héritage des pionnières de 1949 témoignent d’une résilience qui transcende les obstacles. L’issue des législatives dépendra de la capacité des institutions et de la société à transformer cet épisode sombre en prise de conscience collective : la démocratie ivoirienne ne se construira pas contre les traditions mais avec elles, en les soustrayant aux pratiques de peur pour en faire des leviers de cohésion et de développement.

Simplice ONGUI

osimgil@yahoo.co.uk

 

 

 

 

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