Poème-fleuve sur la foi proclamée et l’humanité mise à l’épreuve

Avant que les mots ne prennent la forme de l’eau,
avant que le poème ne s’allonge et ne déborde,
il y eut une interrogation nue,
posée au seuil du sacré comme on frappe à une porte close.
Ce texte naît d’un trouble,
d’un froissement entre la foi proclamée
et l’humanité parfois oubliée.
Il ne condamne pas Dieu,
il interroge l’homme qui parle en son Nom.
Ici, la parole n’est ni pierre ni tribunal.
Elle est miroir,
tendu aux serviteurs vêtus de certitudes,
mais aussi aux simples hommes
qui cherchent encore comment aimer sans dominer,
comment croire sans exclure,
comment servir sans se servir.
Inspiré par la voix Tradi-moderne de
Mahy Loboto alias Djègrou Zèbre,
ce poème-fleuve coule sans refrain,
sans berge définitive,
pour laisser à chacun la liberté
d’y reconnaître sa propre rive.
Quiconque y entre
doit accepter d’être mouillé,
car on ne traverse pas la vérité
sans perdre un peu de ses certitudes.

Poème-fleuve, inspiré de l’univers Tradi-moderne de Mahy Loboto alias Djègrou Zèbre
Ils marchent,
ils marchent avec Dieu sur les lèvres
et parfois sans l’homme dans le cœur.
Ils marchent en costumes de lumière,
la Bible serrée comme un talisman,
la voix gonflée d’éternité,
et leurs pas résonnent dans les temples
comme des promesses martelées à coups de versets.
Ils disent : Ainsi parle le Seigneur,
mais leurs maisons restent muettes,
leurs familles demeurent des terres en jachère,
où la parole ne pousse plus,
où l’écoute a déserté avant l’aube.
Je les ai vus bénir les foules
et ignorer la main tendue de leur frère,
prêcher l’amour universel
et refuser un pardon domestique,
parler d’unité céleste
tout en fracturant la chair du quotidien.
Ils élèvent la voix contre le monde
mais baissent les yeux devant la souffrance proche.
Ils dénoncent le péché des autres
comme on jette des pierres dans un fleuve,
sans voir que l’eau revient toujours
charger les rives de nos propres fautes.
Alors la question se lève,
lente, insistante,
comme un tambour qui ne veut plus se taire :
êtes-vous hommes avant d’être serviteurs,
ou seulement serviteurs de vos titres,
de vos chaires,
de vos foules agenouillées ?
Dieu,
est-ce vraiment toi
qui as confié ton souffle
à des bouches qui divisent,
à des mains fermées sur l’abondance,
à des cœurs barricadés contre la compassion ?
Ou bien est-ce l’homme
qui s’est glissé entre ton nom et ta vérité,
pour régner là où il devait servir ?
Dans les familles,
les silences deviennent des psaumes inversés,
les repas des liturgies sans bénédiction,
les enfants apprennent Dieu par cœur
mais n’apprennent pas l’amour par l’exemple.
Ils grandissent entre prières récitées
et absences jamais expliquées,
entre chants sacrés
et blessures profanes.
Quel Dieu annonce-t-on
quand on ne répare pas la table commune ?
Quelle foi proclame-t-on
quand la solidarité reste un mot
et non un geste ?
Car le vrai serviteur,
je l’ai vu ailleurs,
loin des projecteurs et des micros.
Il marche pieds nus dans la poussière humaine,
il écoute avant de parler,
il partage avant de prêcher,
il unit avant de juger.
Il sait que Dieu habite
dans l’harmonie fragile des communautés,
dans l’effort patient de la réconciliation,
dans le pain partagé sans caméra,
dans la main posée sur l’épaule du malheureux.
Il n’élève pas Dieu contre l’homme,
il élève l’homme vers l’homme,
car il a compris que le divin
ne se prouve pas par le bruit,
mais par la bonté.
Alors ce poème coule,
comme un fleuve sans barrage,
pour laver les mots trop lourds,
pour emporter les titres trop grands,
pour rappeler aux serviteurs
qu’avant la chaire il y a la maison,
avant le miracle il y a la morale,
avant le ciel il y a la terre.
Serviteurs de Dieu,
redevenez humains,
car Dieu ne se fout pas des humains.
Il attend,
il espère,
il respire dans chaque tentative d’union,
dans chaque acte de solidarité,
dans chaque harmonie patiemment reconstruite.
Et si votre parole ne rassemble pas,
qu’elle se taise un instant,
pour écouter le fleuve des vies blessées
qui réclament moins de sermons
et davantage d’amour vécu.

Lorsque le fleuve ralentit,
ce n’est pas pour s’éteindre,
mais pour se déposer dans les consciences.
L’eau ne crie plus,
elle irrigue.
La question demeure, intacte,
comme une braise sous la cendre :
Serviteurs de Dieu ou simples hommes ?
Peut-être les deux,
à condition que l’homme ne soit jamais sacrifié
sur l’autel du titre,
et que Dieu ne soit jamais invoqué
contre l’amour, l’union et l’harmonie.
Ce poème ne ferme rien.
Il ouvre.
Il appelle à une foi habitée par la morale,
à une spiritualité enracinée dans le quotidien,
à des serviteurs capables de s’asseoir
avant de s’élever,
d’écouter avant de proclamer,
d’unir avant de corriger.
Car le sacré ne commence pas dans la chaire,
il commence dans la maison.
Il ne s’annonce pas seulement par la voix,
il se prouve par la solidarité vécue.
Et si, après ces vers,
un seul homme choisit d’aimer davantage
avant de prêcher encore,
alors le fleuve aura trouvé sa mer.
Simplice ONGUI
© Londres, hiver 2025

